La vie aux aguets, William Boyd


La vie aux aguets, ce n'est rien d'autre d'un très bon roman d'espionnage, et c'est pas rien car cela fait pas mal de temps que je n'en avais pas lu un de tel. Tout y est : les espions russes, américains et britanniques, les écoutes, les taupes...

Le décor : Londres, 1976. 
Les héroïnes (oui, c'est une histoire de femmes) : Ruth, professeur de français,  et sa mère Sally Gilmartin, les deux "absolutly british"... enfin pas exactement... juste le temps du premier chapitre. 
L'histoire : Ruth s'inquiète. Depuis quelques temps le comportement de sa mère est plutôt étrange. Elle se sent épiée et menacée. Pire : elle lui avoue, d'un coup d'un seul, qu'elle n'a jamais été anglaise. Sa véritable identité serait Eva Delectorskaya, émigrée russe, espionne de haut-vol engagée par les services secrets britanniques en 1939 jusqu'au lendemain  de l'attaque de Pearl Harbour... 

Ruth, désemparée, met les divagations de sa mère sur le compte de la vieillesse. Seulement, elle commence à se rendre à l'évidence quand Sally lui remet, au compte-goutte,  un manuscrit rédigé par ses soins, où elle divulgue sa vie d'avant, sa vie aux aguets, celle d'Eva Delectorskaya.
Commence alors un récit où vont s'entrecroiser la vie de Ruth et le manuscrit d'Eva. Ruth, qui doute de sa mère, de sa vie, de ses amours, de ses choix professionnels... de tout en somme. Et Eva qui déroule un passé invraisemblable, une vie du temps où les services secrets de Sa Majesté, depuis New York, ont usé de toutes les ficelles pour pousser les Etats-Unis d'Amérique à entrer dans une guerre qu'ils ne voulaient pas. 

William Boyd a réglé son histoire comme on règle une horloge suisse. Doucement et sûrement, les deux histoires se déroulent avec un suspens haletant... Du grand art. Je ne vous en dis pas plus. 

"La vie aux aguets" chez Points P1862, 395 pages, 7,50€ 

Paris Avant

Voilà des photos que j'ai trouvé sur le site Paris Avant : un hier/aujourd'hui des rues de Paris en photos suivies de commentaires très riches.
Les deux photos premières : c'est Belleville, mon quartier, méconnaissable
La troisième, c'est le quartier de Céline et Olivier, le "Troca".





A l’angle de la rue du Soleil et de la longue rue de Belleville (19ème à droite, 20ème à gauche), on trouvait de nombreux hôtels et artisans au début du siècle. La population y est dense depuis le milieu du 19ème siècle : les travaux de Haussmann dans Paris ont chassé les pauvres de la capitale, qui sont venus se réfugier dans ce village pour y trouver des loyers convenables. L’annexion du village de Belleville en 1860 est mal perçue par les habitants, qui redoutent à juste titre une augmentation des taxes et impôts. Cent ans plus tard, le quartier de la place des Fêtes est entièrement rasé, ses échoppes et maisons basses remplacées par des immeubles de béton…(Commentaire Paris Avant)




Ce cliché, pris à la hauteur de la rue Mélingue, montre la rue de Belleville (19ème arrondissement à gauche, 20ème à droite) qui gravit la côte en direction de la porte des Lilas. Les rails au sol trahissent la présence d’un tramway ? Il s’agissait en fait d’un funiculaire, indispensable pour desservir les commerces de la rue de Belleville, très en pente. Cet ancien transport en commun qui partait de la place de la République pour atteindre l’église Saint Jean Baptiste a disparu avec la création en 1935 de la ligne de métro 11, de Châtelet à Porte des Lilas. Le dépôt des funiculaires se trouvait au croisement avec la rue Mélingue. Le seul souvenir de ce dépôt est la sculpture surmontée d’un petit triangle à gauche de l’image. Celle-ci a disparu, mais on en trouve encore une similaire, en parfait état, un peu plus loin dans la rue Mélingue.(Commentaire Paris Avant)




Située dans le 16ème arrondissement, la colline de Chaillot était occupée par le couvent de la Visitation, qui fut rasé après la Révolution. Ce terrain vide fut un temps convoité par Napoléon pour y établir une cité impériale. Le sculpteur Antoine Etex tenta d’y imposer une fontaine et un grand phare, mais aucun de ces projets n’a vu le jour. Louis XVIII y fit finalement construire la villa Trocadéro, dans un style mauresque pour célébrer la bataille du Fort du Trocadéro (près de Cadix en Espagne) en 1823. Lui succédèrent l’ancien Palais du Trocadéro (que l’on voit sur l’ancien cliché) bâti pour l’exposition universelle de 1878, puis l’actuel Palais de Chaillot (photo récente) réalisé en 1937.(Commentaire Paris Avant)

Langue de bois and Co....

Qu'il y aille... et qu'il y reste en Chine. C'est pathétique d'être aussi langue de bois. Ca me met en rogne. Grrrr......
 


Ô Verlaine, Jean Teulé


Paris, 1895. Henri-Albert Cornuty, adolescent originaire de Béziers, fou amoureux de Verlaine, décide de monter à Paris pour le rencontrer. On est donc juste quelques mois avant la mort du poète qui depuis plus de dix ans survit comme il peut, gangréné par la syphilis, le diabète, la cirrhose… 
C’est un Pauvre Lelian (anagramme de Paul Verlaine) violent, handicapé, drogué à la morphine, absinthique, « toujours amoureux d’un sexe ou deux » que Cornuty va trouver. D’ailleurs, en lisant la description qu’il fait de Verlaine lors de sa première rencontre, on se demande s’il s’agit d’un homme ou d’une bête : « L’enfant découvrit un front fantastique d’effrayant dégénéré et des yeux de Chinois ! Un menton fuyant sous une barbe de faune en broussaille. Des pupilles vertes, fluorescentes sous les arcades. » 

En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, Jean Teulé nous plonge dans le Paris de Verlaine, décadent et miséreux, puant le vomi et la crasse. Verlaine y meurt à petit feu, en pleine détresse, maltraité par ses deux compagnes (une ancienne danseuse et une pute) qui lui volent tous ses poèmes pour les revendre à l’éditeur Vanier. L’auteur des Poèmes saturniens est en même temps laché par les critiques littéraires : « Verlaine, une flamme qui s’éteint ». Il meurt en janvier 1896 presque clochard.

Jean Teulé a choisit de raconter, et aussi de réinventer, les derniers mois  du poète, sa dernière saison, son dernier hiver. Enfin du Verlaine sans Rimbaud (je crois que son nom n'est même pas cité une seule fois). Il est un grand admirateur de Verlaine et ça se sent dès les premiers paragraphes. Le portrait qu’il en fait est tout simplement bouleversant. Loin du cliché académique que l’Education Nationale a trop souvent imposé, il nous raconte le vrai Verlaine, le génie, touchant par sa détresse et sa profonde solitude. C’est un bel hommage qui lui rend . Un livre qui ne peut laisser indifférent qu'on soit ou non féru de poésie.  

Chanson d'automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

A noter : «Ô Verlaine » fait partie d’une superbe trilogie romanesque « les poètes maudits » consacrée à Verlaine, Rimbaud ("Rainbow pour Rimbaud" chez Julliard) et Villon ("Je, François Villon", chez Pocket). 

Les dessins, extraits du roman, sont de Frédéric-Auguste Cazals (1865-1941), poéte et chansonnier, remarqué pour ses caricatures et portraits.

"Ô Verlaine" chez Pocket N°12827, 336 pages, 6.70 €

L'homme squelette, Tony Hillerman





   Tony Hillerman part d'un tragique fait réel (la collision en juin 1956 de deux avions au-dessus du Grand Canyon en Arizona faisant 70 victimes) pour nous entraîner dans une chasse au trésor. 
Cinquante ans après ce crash, un jeune Hopi (indien navajo) propose d'échanger un diamant contre seulement 20 dollars. L'indien est rapidement jeté en prison, accusé d'avoir participé à un braquage de bijouterie qui vient juste d'être commis. Ce dernier clame son innocence, affirmant que cette pierre lui a été donnée par un vieux Shaman quelques années auparavant. Commence alors pour les mythiques Joe Leaphorn, Jim Chee et Bernadette Manuelito une nouvelle enquête.
Comme à l'accoutumée, Tony Hillerman  nous plonge dans la vie tribale indienne. L'Amérique blanche matérialiste s'oppose à un peuple navajo profondément traditionaliste pour qui "les esprits possèdent toutes sortes de pouvoirs, font tomber des rochers sur la tête, s'arrangent pour que les serpents piquent..."

Si vous ne connaissez pas encore Tony Hillerman, écrivain américain ô combien talentueux, je ne vous conseille pas ce roman pour le découvrir. Il est loin d'être aussi bon que "Là où dansent les morts" ou bien "Les voleurs de temps". Je me suis un peu ennuyée : l'intrigue est mince et vraiment pas convaincante. Par contre, il reste toujours passionnant quand il s'agit de la mythologie et de l'ethnologie indienne navajo. Ouf!

L'homme squelette chez Rivages Noir N°679, 280 pages, 8.50€

Mon Chat est de droite

Voilà un dessin trouvé sur ce blog  : "J'te dis quoi" (une expression bien connue des français à présent). C'est truffé de superbes dessins qui ne manquent pas d'humour ni de finesse. A voir absolument.

Une exécution ordinaire, Marc Dugain

Encore un coup de maître de Marc Dugain. Cette fois-ci c'est la Russie de Staline jusqu'à celle de Poutine qu'il dépeint à travers l'histoire de trois générations d'une même famille. Trois générations qui ont un point en commun : la Terreur. La terreur de parler, de penser, de bouger... de vivre. 

C'est lors de la tragédie du Koursk en 2000, sous-marin fleuron de l'armée russe échoué dans les profondeurs de la mer de Barents, à portée d'un plongeur en apnée, que Marc Dugain décide d'écrire cette saga crépusculaire russe. Depuis l'histoire de la grand-mère Altman, guérisseuse de Staline jusqu'à celle de son petit-fils, Vania, sous-marinier dans le Koursk (rebaptisé Oskar dans le roman) l'auteur mêle habilement les personnages fictifs et réels (Boris "l'éponge", Poutine "la belette"...) pour brosser le tableau d'une Russie qui broie les gens ordinaires physiquement et mentalement pour survivre elle-même. 

Parallèlement, Marc Dugain essaie d'analyser et de comprendre, non sans humour,  le mode de fonctionnement psychologique de ces "grands de la Russie", comme Staline chez qui la paranoïa se doublait d'une forme de schizophrénie : "As-tu remarqué  que personne ne vient jamais me réveiller?... Quoiqu'il arrive, ce sont les évènements qui sont priés d'attendre". Ou bien encore  Poutine, ce simple agent du KGB, dénué de charisme, de jugeote et de sentiments humains, devenu président de Russie. 

Dans les derniers chapitres, Marc Dugain décrit les dernières heures de Vania à bord du sous-marin Koursk. Récit poignant et ahurissant tellement la vérité semble transpirer, servit par une écriture simple et efficace. Une véritable catharsis qui nous coupe le souffle quand l'air commence à manquer aux jeunes russes. 
L'auteur imagine en même temps le cheminent intellectuel de Poutine face au drame qui est en train de se jouer à 100 mètres de fond mais au su du monde entier. Il développe alors cette effroyable thèse selon laquelle les sous-mariniers ont été purement et simplement sacrifiés afin qu'ils ne puissent pas livrer de témoignage : 

- "S'il y a des survivants, je pense que nous ne devons pas nous précipiter pour les récupérer.
- Mais... pourquoi, monsieur le président? ose le plus âgé des conseillers.
- Parce que, de victimes, ils deviendront des témoins, et des témoins d'autant plus crédibles qu'ils sont aussi victimes. ce qu'ils diront sera entendu.... Dans tous les cas, je serai gérer la vérité à condition de ne pas avoir de survivants dans les pattes. D'un autre côté, la crise perd tout son impact auprès du public si l'on remonte tous les sous-mariniers... Compte tenu du prestige des sous-marins, cinquante morts dans l'un d'entre eux valent cinq mille cadavres en Tchétchénie."
  
Réflexion magnifique sur l'enfermement des peuples face à l'absurdité et à la folie de leurs dirigeants, "Une exécution ordinaire" , roman noir à la croisée du récit, du polar et voire de la farce, est incontournable. 

Editions Gallimard, 350 pages, 20 €.

Quand la Chine donne une leçon de déontologie aux journalistes français....



La Matinale, Canal+ le 9 avril 2008

La trilogie Millenium, Stieg Larrson

J'ai lu (ou plutôt dévoré) cette trilogie il y a quelques mois, un peu par hasard. Vu l'ampleur du phénomène aujourd'hui, je ne pouvais pas ne pas consacrer quelques lignes à ce polar incroyable. Toutes les éloges que j'ai pu lire et entendre ne sont effectivement pas usurpées. 

L'histoire ? Elle est difficile à résumer vous imaginez bien (plus de 2 000 pages au total).  Dans le premier tome,  on découvre Mikaël Blomkvist, rédacteur en chef et star des médias suédois contraint d'abandonner son poste pour avoir diffamé un puissant financier. Henrik Vanger, un industriel richissime, lui propose alors une mission pas banale : éclaircir la disparition de sa fille, portée disparue depuis quarante ans...Pour l'aider, il va être épaulé par la jeune Lisbeth Salander, petit génie de l'informatique, et, officiellement psychopathe.

Certes l'intrigue appartient au genre policier, mais Millenium, ce n'est pas qu'un polar. D'ailleurs, l'intrigue n'apparaît vraiment qu'à la 300ème page. L'auteur prend le temps de mettre en place le décor et de décrypter ses personnages avec une richesse assez édifiante, le tout servit par une écriture simple, méticuleuse, lente et haletante à la fois. Il n'est pas question ici de simplement de trouver des preuves, un mobile et un coupable. Millenium, c'est surtout une grande fresque sociale,  décrivant la noirceur, les travers mais aussi la bonté de notre société moderne. Mais, ouvrir Millenium, c'est aussi entrer dans une intrigue palpitante parfaitement orchestrée. Je préfère ne pas en dire plus...

Outre les titres incroyables du triptyque : "Les hommes qui n'aiment pas les femmes", "La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette" et  "La reine dans le palais des courants d'air", la tragédie qui entoure l'auteur n'est pas moins remarquable. Stieg Larsson est décédé d'une crise cardiaque à l'âge de cinquante ans juste après avoir remis à son éditeur la trilogie. Donc pas d'interviews ni promotion. On sait peu de choses sur lui : il était un brillant journaliste, ancien reporter de guerre en Afrique et rédacteur en chef d'Expo, revue luttant contre l'extrême droite. Larrson espérait que ses romans lui assureraient ses vieux jours... C'est loupé mais la légende est là. Et comme toute bonne légende, elle a crée ses fantasmes : il existerait un tome 4 dans un PC encore en possession de sa compagne de toujours qui, comble incroyable, n'a pas touché un kopeck de la vente des livres car ils n'étaient pas mariés....

Trilogie Millenium, Actes Sud, 21 € chaque épisode

Profondeurs, Henning Mankell


Octobre 1914.


La guerre commence à gronder en Europe. Les affrontements entre les marines russes et allemandes obligent la Suède, pourtant neutre, à se préparer à entrer en conflit. Le capitaine Lars Tobiasson-Svartman, hydrographe militaire de renom, est alors chargé d'une mission secrète : trouver de nouvelles passes dans l'archipel d'Ostergöland, en mer Baltique.
L'homme est froid et sombre, inflexible et maniaque. Il sonde et mesure sa vie comme les fonds marins : "Ses premiers souvenirs étaient des distances : entre lui et sa mère, entre sa mère et son père, entre le sol et le plafond, entre l'inquiétude et la joie". Parce que calculer c'est contrôler et dominer le monde qui l'entoure. Tel un enfant avec son ours, il ne quitte jamais sa sonde : "Quand parfois, la nuit, il se réveillait pris d'une angoisse incompréhensible, il se levait et s'emparait de la sonde. Il se recouchait avec elle, serrée contre sa poitrine, et, alors seulement, se rendormait." Et mesurer c'est se protéger contre les imprévus de la vie qu'il déteste. C'est ce personnage antipathique à l'âme tourmentée et angoissée qu'Henning Mankell va faire sombrer dans l'abîme de la folie. 


Lors de cette mission secrète, Lars Tobiasson-Svartmann croise sur un ilôt réputé désert Sara Frédérika, une sauvageonne sale mais désirable,  isolée de la vie par la mer. Cette rencontre est le détonateur de sa plongée abyssale. Sa vie réglée comme une partition de piano, son mariage effroyablement convenant, sa mission...tout explose. Aucun calcul ni aucune sonde ne résistent à la folie humaine et amoureuse qui l'emporte. L'hydrographe caressait l'espoir fantasmagorique qu'un jour sa sonde ne touche pas le fond. Il va comprendre à ses dépends que les mers et les âmes ont des profondeurs insondables. 


Même si  "Profondeurs" n'est pas un policier mais un roman, Mankell  frôle malicieusement avec le genre. L'arme du crime, c'est la mer, l'autre héroïne du livre. Omniprésente, elle rythme les allers et retours de Lars entre la raison (sa femme) et sa folie grandissante (Sara). Telle une bête sauvage, elle chasse et engouffre les proies. Face à la mer, Mankell écrit en noir et blanc une Suède inhospitalière et brumeuse à la Bergman (son beau-père...). Le calme et la tempête. La glace et la chaleur du foyer. Les surfaces planes et les profondeurs agitées. L'amour et la haine.
La technique narrative de Mankell, déjà éprouvée avec les enquêtes du dépressif commissaire Wallander, sert une histoire bouleversante et dérangeante à la fois. L'écriture sobre mais profondément émotionnelle est particulièrement efficace. Mankell nous offre là une brillante méditation sur la difficulté de l'engagement et le problème d'être soi.


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