Figure emblématique de l'histoire des Etats-Unis, Maya Angelou s'est engagée corps et âme dans le vingtième siècle américain. Tant que je serai noire est le récit de sa vie à partir de 1957 lorsque, décidée à devenir écrivaine, elle part avec son fils Guy pour rejoindre Harlem, épicentre de l'activité intellectuelle des Noirs américains. Elle participe aux bouleversements de l'époque et rencontre des artistes comme Billie Holiday et James Baldwin, et les leaders des mouvements civiques, Malcom X et Martin Luther King. Enfin, conquise par Vuzumzi Make, combattant pour la liberté et les droits des noirs d'Afrique du Sud, elle part vivre en Afrique, théâtre des luttes colonialistes, où elle devient journaliste. Ce récit est l'autoportrait d'une femme exceptionnelle qui a intégré, jusque dans les plus profonds replis de sa vie intime, une véritable révolution mondiale, culturelle et politique.
Comment ne pas résister devant ce bout de femme qui se bat pour écrire, pour son fils, pour manger? Comment ne pas être admirative et envieuse quand elle se bat auprès de ceux qui ont fait l'histoire des Noirs américains comme Malcom X et Martin Luther King ? Comment ne pas s'attacher à cette femme qui lutte pour l'ensemble des femmes, des noirs, un combat toujours d'actualité aujourd'hui?
Tant que je serai noire nous prend par la main dès les premières pages et ne nous lâche à aucun moment. Un très bon moment de lecture.
Je ne résiste pas à vous retranscrire la rencontre incroyable avec Billie Holiday :
« Je l’entrevis d’abord par la porte moustiquaire, et ma nervosité se mua aussitôt en stupéfaction. Son visage bouffi ne gardait presque rien de sa beauté de naguère. Elle avait les yeux d’un noir éteint. Lorsque Wilkie fit les présentations, la main de Billie Holiday resta un moment dans la mienne, pareille à un jouet en caoutchouc.
— Ça va, Maya ? dit-elle. C’est joli, chez toi.Elle n’avait même pas jeté un coup d’œil autour d’elle. Je reconnus toutefois la voix traînante, mince et geignarde qui, certains soirs de solitude, m’avait tenu compagnie. J’apportai du gin et j’écoutai Wilkie et Billie se remémorer le bon vieux temps et leurs amis communs de Washington,DC. Les noms qu’ils évoquaient et les escapades qui les faisaient glousser ne voulaient rien dire pour moi, mais j’étais fascinée par leur conversation et par la complexité de la langue de Billie. La fréquentation des clochards, des arnaqueurs, des joueurs et des escrocs à la petite semaine m’avait exposée aux gros mots. Et pour avoir passé des années dans les loges des boîtes de nuit, des cabarets et des bastringues en tous genres, je croyais connaître tous les blasphèmes. Je n’avais encore rien entendu. La langue de Billie Holiday était un mélange de railleries et de vulgarité qui me prit complètement par surprise. Elle employait des mots courants, mais les arrangeait de façon inédite, en prenant un ton désinvolte et grinçant qui semblait mettre une éternité à franchir vos oreilles.
(…)
La stupéfaction se lisait sur le visage de Billie. Au bout d’un moment, elle se tourna vers moi.
— Merde. Quel personnage ! Futé avec ça. Qu’est-ce qu’il veut faire, quand il sera grand ?— Médecin ou pompier. Ça dépend des jours.
— Tant mieux. Ne le laisse pas tenter sa chance dans le show-business. Pour les hommes noirs, c’est la merde. Quand les choses vont pas assez vite à leur goût, ils s’en prennent aux femmes. Comment t’as dit qu’il s’appelle, déjà ?
— Guy. Guy Johnson.
— Tu t’appelles Angelou et lui Johnson ? T’es pourtant trop jeune pour avoir été mariée deux fois.Quand Guy est né, j’étais adolescente et célibataire. Je lui avais donc donné le nom de mon père. Mais je ne tenais pas à ce que Billie sache tous les détails.
— Que voulez-vous ? dis-je. C’est la vie.Elle hocha la tête.
— Ça, c’est sûr. La vie est une salope. Une salope de première.
Guy fit irruption dans la pièce, vêtu d’un vieux jean et d’un t-shirt élimé.— Vous êtes prête, Miss Holiday ? Vous me donnez un coup de main ? Allez ! Je vous promets de ne pas vous arroser.
Billie se leva lentement, au prix d’efforts considérables. Je décidai que le moment était venu d’intervenir.
— Miss Holiday est là pour voir maman, Guy. Occupe-toi de tes corvées. Tu parleras avec elle ensuite.
Billie était debout.— Nan, nan. Je sors avec lui. Mais veux-tu bien me dire pourquoi diable tu le laisses porter des guenilles pareilles ? C’est un quartier de Blancs, ici. Tout le monde va le regarder de travers. Demain, Guy, si ta maman est d’accord pour me conduire, je vais aller dans un magasin t’acheter de belles affaires. C’est pas parce que tu fais un peu de jardinage que tu dois avoir l’air d’un ramasseur de coton. Allez, je te suis.
Tant que je serai noire aux Editions Les Allusifs, 360 pages, 24 €


3 commentaires:
J'ai beaucoup aimé ce documentaire, c'est même le seul que je peux qualifier de coup de coeur! Peut-être parce que je l'ai trouvé aussi bien écrit qu'un roman et aussi intéressant qu'un documenatire ;-)
J'ai été un peu plus déçue... J'en parlerai bientôt !
Hum, tu me donnes bien envie...
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