Le Village de l'Allemand, Boualem Sansal


Cela fait déjà plus d'une semaine que j'ai terminé ce livre. J'avais envie d'attendre avant d'écrire une ligne à son sujet. J'avais besoin de prendre un peu recul, pour digérer ce que j'avais lu. Mais le temps n'y a rien fait : je suis aussi toujours autant dubitative. Interloquée et partagée. 

Sur la forme : rien à dire. L'écriture est très belle. Le roman évolue entre les deux journaux des deux frères Schiller, nés de père allemand et de mère algérienne. L'un a une écriture impertinente, l'autre intellectualise beaucoup. Belle construction. J'ai du mal à en dire plus tellement, sur un point, le fond du livre m'a dérangé. 
Extrait : "...quand je vois ce que les islamistes font chez nous (l'Algérie, en référence aux crimes et masssacres perpétrés par le GIA dans les années 1990 ) et ailleurs, je me dis qu'ils dépasseront les nazis si un jour ils ont le pouvoir. Ils sont pleins de haine et de prétention pour se contenter de nous gazer.
Ou bien encore : "Non, ceux qui ont conduit l'Algérie à la guerre civile ont eu recours aux mêmes méthodes que les nazis: parti unique, militarisation du pays, propagande à outrance, omniprésence de la police, délation, falsification de l'histoire, xénophobie, affirmation d'un complot ourdi par Israël et les Etats-Unis, etc. Dans les banlieues françaises, les islamistes imposent une façon de vivre et procèdent à un embrigadement qui fait penser aux camps de concentration
Tout au long du livre, à petites doses, Boualem Sansal fait le rapprochement entre l'Allemagne nazie et l'Algérie d'aujourd'hui... rien que ça. Ca me dérange. Ca me gêne. Ca m'énerve  profondément. Et pour les Algériens, et pour les juifs. Ce n'est, pour moi, ni plus ni moins qu'un raccourci sans fondement dangereux. 
Je suis de manière générale contre toute forme de censure. Ce livre est interdit en Algérie. Et pour une fois j'ai presque envie de dire que c'est normal. 

Je suis aussi effarée devant la teneur dithyrambique de la quasi totalité des critiques de ce livre (qui a aussi été primé à plusieurs reprises, il me semble). Certes, c'est bien écrit. Quelques intéressants y sont développés. Mais comment peut-on éluder la thèse soutenue par l'auteur? Comment peut-on autant nier une partie du fond au profit de la forme? Je ne comprends pas... Peut-être suis-je complètement passée à côté de l'essentiel? 

"Le village de l'allemand", Boualem Sansal chez Gallimard, 260 pages, 17€

9 commentaires:

kathel a dit…

C'est un auteur que j'avais noté, mais pas encore lu. Après ta critique, je ne pense pas lire ce livre...

Florinette a dit…

En fin de compte, tu as fini par m'intriguer, même si dès le départ je n'étais pas très tentée par ce livre...pourtant, j'ai beaucoup aimé, du même auteur, "Harraga" que je te conseille en passant si tu ne l'as pas déjà lu !

Georges F. a dit…

Vous posez, avec une sincérité désarmante, le problème de la censure. J'aurais aimé qu'elle fût traitée de façon plus approfondie.
"Trouver cela normal", même avec les réserves que vous faites, c'est accepter qu'une infime minorité se pose en directeur de conscience de l'immense majorité. C'est accepter que certains puissent dire "Moi, je décide que c'est mauvais pour les autres". C'est décider, finalement : "Le sujet ne sera pas débattu, la question ne sera pas posée". Même quand il existe des lois pour cadrer cette censure, les excès des censeurs me paraissent souvent plus redoutables que les excès des provocateurs.
Cela dit, j'admire la franchise avec laquelle vous posez les termes de votre contradiction.

Anna a dit…

Je me doutais que cette phrase allait titiller quelques personnes. Ce qui me dérange dans ce livre, c'est la critique sans arguments. Sans développement. Elle est infondée,inconsistante. Loin de moi l'idée d'accepter qu'une minorité se pose en directeur de conscience. Mais seulement celle de respecter les uns et les autres. Cette thèse, terrible pour l'Algérie, plaquée noir sur blanc, sans fondement, relève plus de la diffamation.

Fafa a dit…

En Algérie des ados ont été abattus a bout portant en pleine rue au grand jour "légalement" parce qu'ils s'opposaient au régime. En Algérie des milliers de personnes se sont vues tirées de leur lit, de leurs bureaux de leur vie et ont été massacrées dans une violence insoutenable sous les yeux de leurs proches ou avec. En Algérie les élites intellectuelles s'opposant au régime ont du s'expatrier, pour ceux qui étaient encore en vie. En France des gens sont morts à cause des attentats perpétrés par des sympathisants au GIA.




A la lecture du livre il ne t'est même pas venu à l'idée de te renseigner pour savoir exactement de quoi il parle. Quels sont les événements dont on parle et qui ont été si violents qu'on compare leurs commanditaires aux Nazis eux même ? quels sont les gens dont on parle et qui sont si violents que si la loi française ne te protégerai pas ils te feraient la peau direct quand ils te croisent sans voile au milieu de la rue ?


Ce n'est "sans fondement" que de ton point de vue. Que sais tu de ce monde parallèle qui fonctionne exactement tel que décrit dans le livre ?




Il y a partout sur la planète des fous malades que ce soit de la religion ou d'autre chose et surtout dangereux parce qu'ils sont organisés. Ce n'est pas diffamatoire ni pour les musulmans qui le savent ni pour les algériens qui ont besoin qu'on s'exprime à leur place puisqu'eux ne peuvent pas s'exprimer.


C'est d'ailleurs choquant de te lire encenser une censure qui là bas se traduit en termes terribles, en emprisonnements, en condamnation à mort des écrivains. Des journalistes sont régulièrement abattus ou emprisonnés, les femmes qui essayent d'agir et de faire avancer leur pays sont brimées.






Le livre a été encensé parce que même en France Boualem Sansal risque sa peau à l'écrire et que ces faits - car ce sont des faits, Anna, et pas une théorie fumeuse comme tu préférerais le croire - qui sont occultés de toutes parts doivent absolument être mis au jour.


J'ai essayé d'être la plus claire possible toutefois si je ne l'ai pas été suffisamment il y a un nombre considérables d'informations à ce sujet sur la toile ou tu pourras lire que malheureusement les propos de Boualem Sansal ne sont pas diffamatoires.



C'est l'ignorance qui aura notre peau et le post que tu as rédigé en es la preuve indiscutable. Je suis absolument sûre que tu es de bonne foi et certaine du bien fondé de ta critique, c'est ça le pire.

Emmyne a dit…

On dit de Boualem Sansal qu'il est " le meilleur ennemi de son pays ". Pour l'avoir lu, je trouve cette expression pertinente, élogieuse même. Comme Florinette, je te conseilles chaleureusement "Harraga", ce livre est lumineux, magnifique.

anna blume a dit…

Fafa, Je crois que tu n'as pa bien compris mes propos. je n'ai jamais nié les massacres perpétrés en Algérie. Ce qui me dérange, c'est ce rapproche entre deux atrocités : les camps nazis et ces massacres qui n'ont rien à voir, tant par leur origine que par leur conséquences. La douleur et la peur ne sont ni "graduables", ni classables. Le rapprochement avec le nazisme n'apporte rien. Voilà.

EB a dit…

Anna, tu as raison d'exprimer ton point de vue, notamment sur un sujet aussi sensible et source de débats. Je me dois néanmoins de rejoindre les idées de Fafa auxquelles je n'ai rien à ajouter.

Je viens de terminer le bouquin de Boualem SANSAL, et je ne suis pourtant pas certain d'avoir lu le même livre que toi.

B. SANSAL s'est certainement appuyé sur les atrocités de la Shoah pour faire réagir le lecteur, pour signifier la gravité de la situation, pour rappeler jusqu'où l'humanité peut aller lorsqu'elle devient hors de contrôle. Nulle part, j'ai eu le sentiment que l'Algérie ressemblait à l'Allemagne du troisième Reich. J'ai en revanche compris que le pays manquait cruellement de liberté (cf. message de Fafa).

Par ailleurs, ton analyse oublie un élément essentiel du livre : la montée de l'islamisme dans les cités. Or, il me semble qu'il s'agit là d'un des sujets majeurs évoqués par B. SANSAL. A mon tour donc de te recommander d'éviter les raccourcis. Là encore, il ne s'agit pas de dire que les cités ressemblent à des camps de concentration, mais d'utiliser une référence commune qui soit tragique, inhumaine et insoupçonnable afin de rappeler au lecteur que quelque chose de très grave est en train de se constituer au coeur de nos cités. Il existe certainement d'autres façons de le dire. B. SANSAL a choisi la sienne. Ne faisons pas offense aux lecteurs en ne les imaginant pas capable de faire la différence.

Enfin, au délà des rapprochements Shoah / Algérie / Cités, j'ai trouvé certains passages de ce livre bouleversants dans leurs façons de raconter la Shoah. On sort des faits relatés par les livres d'histoire. On entre dans la peau d'un personnage qui tente de comprendre la folie des nazis et la souffrance des déportés. Lisez ce livre. Réagissez. C'est important d'en discuter.

anna blume a dit…

EB,
Merci déjà pour ton commentaire très intéressant et constructif. Il montre aussi à quel point le sujet est sensible.
Je suis d'accord avec toi sur le fait que le livre est rempli de passage particulièrement bien écrit. Je ne l'ai peut être pas suffisamment dit dans mon commentaire, je te l'accorde.
Bien évidemment je te rejoins aussi sur le fait que l'Algérie est manque de liberté et de vérité.
Mais ne trouves tu pas que le rapprochement entre l'Allemagne nazie et l'Algérie est trop fort? Certes, il faut marquer le lecteur pour faire passer le message. Pour moi le choc est tel que j'en ai perdu le propos de l'écrivain.
Après lecture de ton commentaire, je me suis promis de relire le livre. Le choc passé, et les émotions calmées, j'y verrai peut être plus clair dans le message de l'auteur.

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