Profondeurs, Henning Mankell


Octobre 1914.


La guerre commence à gronder en Europe. Les affrontements entre les marines russes et allemandes obligent la Suède, pourtant neutre, à se préparer à entrer en conflit. Le capitaine Lars Tobiasson-Svartman, hydrographe militaire de renom, est alors chargé d'une mission secrète : trouver de nouvelles passes dans l'archipel d'Ostergöland, en mer Baltique.
L'homme est froid et sombre, inflexible et maniaque. Il sonde et mesure sa vie comme les fonds marins : "Ses premiers souvenirs étaient des distances : entre lui et sa mère, entre sa mère et son père, entre le sol et le plafond, entre l'inquiétude et la joie". Parce que calculer c'est contrôler et dominer le monde qui l'entoure. Tel un enfant avec son ours, il ne quitte jamais sa sonde : "Quand parfois, la nuit, il se réveillait pris d'une angoisse incompréhensible, il se levait et s'emparait de la sonde. Il se recouchait avec elle, serrée contre sa poitrine, et, alors seulement, se rendormait." Et mesurer c'est se protéger contre les imprévus de la vie qu'il déteste. C'est ce personnage antipathique à l'âme tourmentée et angoissée qu'Henning Mankell va faire sombrer dans l'abîme de la folie. 


Lors de cette mission secrète, Lars Tobiasson-Svartmann croise sur un ilôt réputé désert Sara Frédérika, une sauvageonne sale mais désirable,  isolée de la vie par la mer. Cette rencontre est le détonateur de sa plongée abyssale. Sa vie réglée comme une partition de piano, son mariage effroyablement convenant, sa mission...tout explose. Aucun calcul ni aucune sonde ne résistent à la folie humaine et amoureuse qui l'emporte. L'hydrographe caressait l'espoir fantasmagorique qu'un jour sa sonde ne touche pas le fond. Il va comprendre à ses dépends que les mers et les âmes ont des profondeurs insondables. 


Même si  "Profondeurs" n'est pas un policier mais un roman, Mankell  frôle malicieusement avec le genre. L'arme du crime, c'est la mer, l'autre héroïne du livre. Omniprésente, elle rythme les allers et retours de Lars entre la raison (sa femme) et sa folie grandissante (Sara). Telle une bête sauvage, elle chasse et engouffre les proies. Face à la mer, Mankell écrit en noir et blanc une Suède inhospitalière et brumeuse à la Bergman (son beau-père...). Le calme et la tempête. La glace et la chaleur du foyer. Les surfaces planes et les profondeurs agitées. L'amour et la haine.
La technique narrative de Mankell, déjà éprouvée avec les enquêtes du dépressif commissaire Wallander, sert une histoire bouleversante et dérangeante à la fois. L'écriture sobre mais profondément émotionnelle est particulièrement efficace. Mankell nous offre là une brillante méditation sur la difficulté de l'engagement et le problème d'être soi.


2 commentaires:

Jérôme a dit…

Et si tu insistais davantage sur la folie amoureuse... La clé apparemment de ce livre ! Serait-ce possible de voir un lien entre cette mer qui nous arrache, nous pousse en dehors de nos limites, et la folie amoureuse avec son lot de tempêtes, de ressac, de lames de fond, d'inquiétudes et de dépassements.

Je danse sur un fil a dit…

Je suis une grande fan de Mankell et celui-ci m'a clairement enthousiasmée, très très clairement !
Je suis également sensible à ce qu'en dit Jérôme car c'est aussi ce que j'avais profondément (forcément profondément hein avec un titre pareil, on a tendance à plonger)ressenti.
Joli billet Anna !

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