Le maître des âmes, Irène Némirovsky


Nice, 1920. Dario Asfar, jeune médecin juif, né en Crimée "de sang grec et italien", lutte chaque jour pour que sa femme et son jeune garçon puissent manger à leur faim. Dario ne boucle pas ses fins de mois, ni même ces journées d'ailleurs. Il rêve de sortir lui et sa famille de "la boue" et leur offrir une vie bourgeoise et aisée. Seulement, dans cette France de l'entre-deux guerres, il est difficile d'être juif : un sénateur parle du peuple juif comme "d'une invasion de métèques de deuxième zone, exténués et pleins de vermine, qui ont fondu sur Paris par centaines de mille"*. Il souffre d'être juste un étranger aux yeux des français, lui qui rêvait de faire carrière honorable : "Comment voulez-vous que je vive?... Ici, je ne soigne que des Russes. je ne connais que des émigrés affamés. Pas un français ne m'appelle. Personne n'a confiance en moi. C'est ma figure, mon accent, je ne sais quoi... J'ai un diplôme de médecin français, l'habitude de la France, j'ai acquis la nationalité française, mais on me traite en étranger, et je me sens étranger." 
Alors un jour où il est plus affamé qu'un autre, il accepte de pratiquer avortement clandestin. C'est le début d'un macabre engrenage. Il finit par se faire un nom en devenant un véritable charlatan  psychanalyste (ou psychanalyste charlatan ) auprès de  la clientèle bourgeoise de Nice prête à payer des sommes astronomiques pour s'allonger sur son divan. Je vous laisse découvrir la suite...

Roman paru en 1939 sous forme de nouvelles dans la revue Gringoire, "Le maître des âmes" dépeint une bourgeoisie française stupide et fourbe, qui n'a qu'une préoccupation : son paraître. Dario sera sans scrupule avec elle.  Il n'est plus un bon ni même un méchant mais les deux à la fois : il est tour-à-tour détestable et touchant. Son obsession pour l'argent est méprisable, son combat pour protéger sa famille du besoin plus que louable. Mais tout au long du livre, je ne savais plus si il fallait le plaindre ou le détester. Irène Némirovsky, fabuleuse auteure qui m'avait mis la larme à l'oeil avec "Suite Française", a une écriture fluide, simple et très efficace. Très vite j'ai été brusquée, derangée par Dario et l'ensemble des personnages de ce roman. Dérangée par ce personnage obsédé par le pouvoir de l'argent mais aussi par le bien-être de sa famille. Il est prêt à tout pour assurer un avenir confortable à son fils (comme tout un chacun) mais pour cela, il va loin, trop loin. Tel un chasseur, il guette sa proie derrière un buisson...La célèbre phrase de Thomas Hobbes : "L'homme est un loup pour l'homme " résume à merveille ce magnifique roman.

Véritable satire de la bourgeoisie (et de la psychanalyse?) , ce marchand d'âmes nous pousse à la reflexion sur des tas de questions toujours actuelles : l'argent, l'éducation, la fidélité, la reussite, la xénophobie, l'antisémitisme....Toutes les raisons de lire de roman sont là. C'est encore du grand NEMIROVSKY.

"Le maître des âmes", Folio 4477, 280 pages,
"Une suite française", Folio 4346, prix Renaudot


Pour aller plus loin :
Irène Némirovsky est la fille d'un riche banquier juif ukrainien élévée par sa gouvernante française
Elle devient célèbre en 1929, dès la publication de son deuxième roman, David Golder. Son éditeur, Bernard Grasset, la projette aussitôt dans les salons et milieux littéraires français. Elle y rencontre notamment Paul Morand, qui publiera chez Gallimard quatre de ses nouvelles sous le titre de Films parlés. David Golder est adapté en 1930 au théâtre et au cinéma (David Golder est interprété par Harry Baur). De succès en succès, Irène Némirovsky devient une égérie littéraire, amie de Tristan Bernard et Henri de Régnier.
En 1933, elle délaisse Grasset pour Albin Michel et commence à publier des nouvelles dans Gringoire (pamphlétaire qui se radicalise en 1936). L'hebdo dans les années 30 est très apprécié des mileux de l'extrême droite roumaine. IL approuve les accords de Munich, critique l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'Allemagne, soutient Pétain. 
Irène Némirovsky demande sa naturalisation française en 1935 qui lui a été refusée. Elle se convertie au catholicisme en 1939 mais subira quand même les lois antisémites promulguées en 1940 par Vichy. Elle sera déportée à Auschwitz pour y mourir du typhus.
Ses deux filles sauvent quelques documents, puis sont placées sous la tutelle d'Albin Michel et Robert Esmenard (qui dirigea la maison d'édition) jusqu'à leur majorité. Elles se cachent pendant la guerre emportant avec elles les manuscrits inédits de leur mère, dont le fabuleux  "La suite française" (que je recommande vivement).

 

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