Le Tibet sans peine, Pierre Jourde


En fait, il n'est pas réellement question du Tibet mais du Zanskar et Ladakh, contrées nichées dans l'Himalaya indien où les vallées, perchées à 3500 mètres d'altitude, sont isolées pendant les huit mois que dure leur hiver. Cette région est surnommée le "Petit Tibet" puisqu'une grande majorité des réfugiés tibétains de l'insurrection chinoise y vit. 

"Le Tibet sans peine" relate les trois périples que Pierre Jourde effectue dans cet Himalaya austère inchangé depuis des siècles avec un équipement plus que minimal. Nous sommes dans les années 80 : les cartes sont trop souvent fausses, les refuges inexistants et les touristes rares. C'est donc un Zanskar et un Ladakh bruts, encore loin de l'hyper-médiatisation qu'ils ont pu connaître depuis, que l'auteur arpente. Les paysages y sont exceptionnels, uniques : "une orgie de spectaculaire ; un spectacle que je croyais réservé à la fiction ou à des récits de voyages désuets sur le Tibet. 

Pierre Jourde sort rapidement du traditionnel récit sportif pour y insérer un ton cocasse et humoristique très surprenant.  Notamment quand il évoque à plusieurs reprises le fameux "Tintin au Tibet" : "En ce moment même nous vivons l'épisode où, ayant dû marcher sans relâche à la suite de la destruction de la tente par l'éternuement du capitaine Haddock...". Ou bien encore quand il traduit les panneaux de signalisation indiens pour inciter les conducteurs à lever le pied  : "Ralentissez : Il reste des places au ciel" , "Mieux vaut tard que jamais". Sans oublier sa méthode-pour-épater-la-galerie-d'un-dîner : "Dès qu'un silence s'installe, il suffit de lâcher, le plus discrètement possible, à la manière de quelqu'un qui n'y attache pas autrement d'importance : "Lorsque j'ai traversé l'Himalaya..." pour assurer une certaine considération."
L'auteur joue aussi avec les clichés qui nous envahissent, rappelant notre ignorance : "Ce n'était pas un pays, c'était un parc d'attractions, un train fantôme. Manquaient le yéti, le dragon, les génies gardiens...". 


Pierre Jourde a vu un "Petit Tibet" qui n'existe plus de la même façon aujourd'hui. Tout aussi beau et inoubliable, mais, différent. Il ne serait pas imaginable aujourd'hui de passer la porte des lamaseries juste pour y recevoir le gîte et le couvert. Ses trois voyages si rapprochés n'étaient-ils pas une course contre la peur de ne pas revoir ce pays si majestueux comme il l'avait laissé ? Très certainement et il a eu raison. Et pour faire une transition avec l'actualité, page 116 :"L'Occident aura aussi efficacement anéanti cette culture par la curiosité que, de l'autre côté de la frontière, la Chine par l'oppression."

Merci pour ce voyage Mr Jourde. Ces 120 pages m'ont ramenées sur ces sentiers que je n'oublierai jamais où la beauté est parfaite, moi, qui me suis malheureusement reconnue dans ceux que vous qualifiez de "Raid Nouvelles Frontières",envahisseurs des "confins" du Ladakh. Un regret : que votre récit soit si court. J'en redemande.

Le Tibet sans peine,  Gallimard, 120 pages, 11.90€

2 commentaires:

Jérôme a dit…

Je ne suis pas tout à fait d'accord avec ce côté "c'était quand même bien mieux avant". Avant quoi ? Les années passent avec leur lot d'évolutions, d'erreurs mais aussi de réussites.... Arrêtons de nous flageller surtout que les donneurs de leçons sont devenus au fil des temps de véritables bourreaux : les bourreaux de notre simplicité.

La faute revient aux nostalgiques. A force d'amplifier cette nostalgie des territoires inexplorées, ils pervertissent les découvertes, les qualifient d'éphémères... Oubliant toutes les petites découvertes du quotidien. C'est pour moi les dignes représentants de la génération zapping : du neuf, du frais, de l'exotisme pour être IN. Alors on va dans l'Himalaya, en regrettant déjà le temps qui casse tout, cette modernité insupportable, en conspuant cette société de consommation qui pervertit tout... Consommation qui donne pourtant la liberté de visiter ces contrées. Nous voulons aller en Islande, aux pôles, dans les territoires les plus reculés tout simplement pour nous fuir. Tout est là !!! Nous fuir.

La planète est une peau de chagrin... Nous la mangeons, nous et seulement nous, alors laissons inexplorés ces derniers mètres carrés d'aventures. Arrêtons de pleurer les paradis perdus... Parce qu'un jour nous trouverons la Terre trop petite et serons tentés de pourrir l'invisible : notre conscience et notre imagination.

Bernard Grandjean a dit…

Oui, Jérôme, mais... La terre vieillit à vue d'oeil, elle prend chaque jour les rides plus profondes que nous lui infligeons. Le problème n'est pas la modernité, mais la vieillesse... Peut-on reprocher à quelqu'un de regretter ses 20 ans !

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